L’artiste, ce branleur, part. 2.

Bon, je voulais parler des études d’art, mais je ferai ça un autre jour… (Ne me posez pas de questions sur les écoles et les filières elles-même, j’y connais rien et c’est pas de ça que je veux parler, t’façon.)

Le travail de l'artiste, c'est quoi-t-est-ce qu'il y a dedans ? A part de l'amusement, du youpi-boum et pas grand chose de sérieux ?

 

Les créateurs d’images et de visuels ne se contentent pas d’utiliser des outils ou des techniques qu’ils ont appris.
N’importe qui peut se servir d’un crayon ou d’un pinceau, d’un appareil photo ou d’une caméra, de Photoshop et consorts. Il suffit de prendre des cours ou de lire le manuel.
Les utiliser pour créer quelque chose qui porte du sens, c’est autre chose.

J’ai déjà expliqué dans un billet précédent que non, quand on dessine, on ne fait pas ça « comme ça ». Même si on a un don au départ, on a bossé pour en faire quelque chose, on s’est entraîné, on a recommencé plein de fois, on travaillé. Commes les danseurs qui en chient des années, pour faire des trucs hyper acrobatiques et douloureux, « juste comme ça », fastoche et avec le sourire.
(Bon d’accord, nous, c’est pas douloureux.)
(Enfin, physiquement.)

Mais on a aussi réfléchi, on a pensé, on s’est nourri l’esprit.
Car un illustrateur ne fait pas QUE dessiner de « belles images », de même qu’un auteur ne fait pas qu’aligner des mots pour faire joli.
Ils construisent des visuels et/ou des narrations qui doivent communiquer quelque chose, dans lesquels ils doivent organiser et articuler des informations, des messages, des valeurs, des émotions, une dramaturgie… Leur travail a une destination, et souvent des contraintes importantes qu’il faut manipuler et imbriquer avec beaucoup de précision.
Tout ça pour un résultat en apparence simple et léger (cf youpi-boum).
Et ça aussi, ça demande du savoir-faire.
Et on a aussi bossé pour y arriver

Derrière une image ou un texte, parfois très simples, il y a toujours un travail d’analyse, de réflexion, de synthèse. Plus le sujet est difficile et complexe, plus cette part immatérielle et invisible est importante.
Elle existe, elle est réelle. C’est la partie immergée de l’iceberg.

Cette partie-là est nourrie d’un incessant travail d’analyse et d’observation du monde dans lequels nous vivons ; une captation permanente de l’air du temps ; un exercice constant de collecte d’informations, de toutes sortes, visuelles ou non ; de manipulation de concepts ; de traitement, de synthèse et de résumé de cette matière observée.
La culture générale est une part majeure des outils dont nous devons nous équiper.

Et quand on le fait un peu sérieusement, pour prendre des exemples récents, on ne conçoit pas de t-shirts d’enfant avec des étoiles jaunes à 6 branches, par exemple (ou alors on fait gaffe à QUELLE étoile exactement) (oui, c’est pas comme si il n’en existait qu’une variété).
Et on n’envisage pas de coller un triangle jaune sur des sans-abris, on trouve autre chose.
Parce qu’on sait ce que représentent ces 2 symboles visuels, au regard de l’Histoire.
Un triangle, une étoile.
Juste 2 figures géométriques.
Qui peuvent porter des multiples connotations et symboles, suivant leurs proportions, leur couleur, la culture ou la société qui vont les regarder…
Juste 2 figures géométriques.
C’est notre boulot de savoir ce qu’elles peuvent réveiller dans le conscient et l’inconscient collectifs. C’est notre boulot de les sélectionner en connaissance de cause, de les modifier, ou de choisir autre chose, pour que le résultat final n’évoque pas, comme ç’a été le cas dans ces deux affaires, l’Holocauste et la barbarie…

Parce que notre boulot, C’EST de travailler avec le conscient et l’inconscient collectifs.
C’est ça, notre matière première. Pas les pinceaux, pas l’appareil photo, pas Word ou Photoshop. Mais cette essence intangible qui nous lie tous, que les artistes captent et transforment pour la donner à voir, à lire, à entendre, à penser…
Et la décrypter, l’analyser, la comprendre, c’est compliqué et c’est difficile… Et surtout, c’est un travail permanent, tous les jours, tout le temps. Ça ne s’arrête jamais.

Alors quand on vous crée des images ou qu’on vous écrit des textes, vous payez aussi une part de ce travail. Parce que vous en bénéficiez. Cette part invisible est comprise dans l’illustration ou le texte. Ils seraient vides sans elle. Ou ils pourraient évoquer autre chose que ce que vous souhaitez. Voire dériver vers des évocations qui se retourneraient contre vous.

Donc, pour parvenir à vous faire ça « juste comme ça », on a bossé beaucoup, longtemps, et en profondeur, bien avant que vous arriviez pour nous le demander.

C’est pour ça que c’est pas gratuit.
C’est pour ça que ça coûte légitimement plus cher que ce que vous pensiez.

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L’artiste, ce branleur.

L’artiste est un branleur. Pour lui, c’est fastoche, Il fait ça juste comme ça, en claquant des doigts, sans effort, sans travail. En plus, ça le fait marrer… Il faudrait le payer en plus ?

PrincessH et la condition d'artiste

Balayer parterre, c’est pas très difficile non plus. Mais personne ne reproche son salaire au balayeur. Parce que lui, il a une excuse : son métier n’est pas rigolo. Il n’est pas censé y prendre plaisir.
Alors que nous, si. On fabrique du plaisir pour les autres, et on a l’arrogance d’en ressentir en même temps. Et ça, on ne nous le pardonne pas.
Par contre, un expert-comptable qui s’amuserait dans son métier et y prendrait plaisir (il y en a), on ne lui en voudra pas. Parce que la compta, c’est considéré comme chiant (moi, j’aime bien, ça me repose. Mais bon c’est moi, hein.)
Bon, j’avoue. Nous, on a encore un truc en plus  : être artiste, c’est glamour/paillette. Mais franchement, qu’est-ce qu’on y peut ? Mais c’est comme si on faisait exprès d’en rajouter pour faire chier.

Donc, il est normal de payer le balayeur (des clopinettes, quand même, faut pas exagérer, Il a pas fait d’études.) (Quoi que.)
Il est normal de payer l’expert-comptable (même s’il aime ça) ; parce que lui, il en a fait des études. Et puis on n’a vraiment pas envie de faire son boulot. (Et puis bon, il tripote votre pognon, tout ça ; donc vaut mieux lui en donner un paquet pour qu’il le pique pas. C’est stratégique.)
Mais les artistes ? Franchement ?… Spa sérieux. Ils ne travaillent pas, ces gens-là, c’est juste une bande de branleurs qui ont fait des études de branleurs, et qui s’amusent comme des branleurs, en prétendant que c’est un métier…

Alors je vais parler de mon cas, c’est celui que je connais le mieux.

Mes études de branleuse

J’ai fait 5 ans d’études aux Beaux-Arts de Lyon. Si j’écris le nom de l’école en entier, c’est Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon.
Oui, ça commence par Ecole Nationale Supérieure.
Comme Ecole Nationale Supérieure d’Administration, ou Ecole Nationale Supérieure de Chimie, ou Ecole Nationale Supérieure des Techniques Avancées, ou Ecole Nationale supérieure des Télécommunications, ou Ecole Nationale Supérieure d’Architecture… ou Ecole Nationale Supérieure de la Police (oui, ça existe).
Sûrement une belle bande d’écoles de branleurs, donc.

Mais mes études ont commencé bien avant : quand j’avais 4 ans, à la maternelle, on m’a donné un papier et un crayon. J’ai commencé à dessiner et j’ai jamais arrêté. J’ai fait ma scolarité en dessinant tous les jours, pendant tous les cours, sauf la gym.
Alors oui, au début, c’était pour m’amuser. Mais assez rapidement, comme j’y arrivais plutôt pas mal, j’ai upgradé la difficulté. J’ai dessiné des choses que je trouvais difficiles ; j’ai regardé comment étaient dessinées les illustrations dans mes livres d’enfant et je les ai refaites à ma façon en changeant ce qui ne me plaisait pas ; j’ai recommencé 15 000 fois jusqu’à ce que j’y arrive ; j’ai examiné tout ce qui me tombait sous la main et qui contenait ou portait des illustrations pour comprendre comment elles étaient faites : les étiquettes de pot de confiture, les décalcomanies, les jeux de société, les livres d’art de mes parents, mes romans jeunesse, mes livres scolaires, les Tintins et Spirous de mes oncles et tantes, les semaines de Suzette, les albums de Bécassine et les vieilles Bibliothèque Rose de mes grand-mères, tous les bouquins et les BD de mes copains, de mes voisins, le Journal de Mickey des enfants de la femme de ménage, la presse jeunesse catho à la sortie de la messe, les publicités, les affiches, les prospectus, les films à la télé… Et les pin-up de calandre sur les 15 tonnes qui se garaient près de chez moi quand j’avais 7 ans. (Je les adorais, ces pin-up !).
Et au fur et à mesure que j’ai grandi, j’ai disséqué et analysé machinalement ce que je lisais (et je suis une énorme lectrice) et toutes les images que j’y trouvais, pour choper des trucs nouveaux et de nouvelles idées que j’essayais.
Et puis à force, j’ai commencé à suggérer des histoires dans mes dessins, des embryons de narration… Je ne dessinais plus des bonhommes, mais des personnages.
Et à 20 ans, je suis arrivée aux Beaux-Arts.

Quel expert-comptable, quel énarque, quel chimiste, quel architecte, quel flic peut prétendre avoir pratiqué son art tous les jours depuis l’âge de la maternelle ?
Moi, je peux.

Alors oui, à l’arrivée, je suis capable de faire ça « comme ça », avec facilité, en 3 minutes sur un coin de table. Le dessin suivant à dû me prendre une heure max, distraitement, en regardant la télé.
Mais ne venez pas me dire qu’il n’y a pas un putain de boulot derrière.

Julie, Kim, Théa, fleurs et chenille

 

L’artiste, cette bonne poire.

Donc j’ai encore quelques trucs à dire et après je la ferme.

Récemment, on m’a contactée pour me proposer un « partenariat ». Un joli mot qui fait sérieux et qui, comme sa racine l’indique, vous positionne comme un partenaire, donc un égal.
Alors je vais traduire en français courant : « Il faudrait que vous nous fassiez un truc gratos, mais vous allez voir, ça va être merveilleux : ça va vous faire de la pub ! »
Donc le principe, c’est que moi, je bosse gratos.
Pas eux, puisqu’ils font du business.
Mais grâce à ce « partenariat », peut-être que (hypothétiquement) d’autres s’intéresseront à mon travail. Et (hypothétiquement) me feront travailler. Voire (hypothétiquement) envisageront de me payer, eux.

J’en ai de la chance, non ?

Le pire, c’est que certains proposent ça en toute bonne foi.
Car il est puissant, le fantasme comme quoi les artistes n’ont pas besoin d’argent (cf amour + eau fraîche), mais surtout de publicité (cf glamour + paillettes).
Non, les gars.
Nous aussi, on a des factures à payer, des emprunts à rembourser, des gosses à élever (enfin non pas moi, mais c’est pas une raison)…
Mais au nom du même fantasme, d’autres nous prennent juste pour des cons.

Car on me propose aussi des concours graphiques.
Vous savez, ceux qui vous disent « Venez donc participer à notre concours ouvert aux pros et aux amateurs dans toute la France/Europe/Galaxie, pour redessiner un timbre pour une Entreprise Publique/concevoir un nouveau logo pour la société Duschmoll/ une nouvelle charte graphique pour les produits de beauté MonQ/le site de la start-up Mes Fesses…etc. »
Et le gagnant recevra au mieux un peu de pognon. De préférence une somme sans aucun rapport avec la valeur réelle du même travail fourni par un professionnel.
Et au pire, une poignée de main d’un sous-directeur (ou d’une vedette qui cachetonne) et une tablette graphique (ou n’importe quel gadget de saison) d’une valeur (prix public, mais pas celui que Entreprise Publique/Duschmoll/MonQ/MesFesses aura payé) de 499,90 euros ; et pour les 10 suivants, des places de cinéma, ou des porte-clés qui font pouêt.
Et l’Entreprise Publique, la société Duschmoll, les produits de beauté MonQ et la start-up Mes Fesses se seront vu proposer des dizaines, voire des centaines de créations, d’idées, d’études, et de solutions gratuites, sans débourser autre chose qu’une aumône.

Alors j’informe dès lors mes jeunes collègues fraîchement arrivés dans le métier : ça fait 25 ans que je suis dedans, et travailler gratuitement ne m’a jamais rapporté un client. Jamais.
Par contre, ça a rapporté une plue-value aux gens qui me l’ont demandé, sans que ça leur coûte un sou.
Je peux comprendre qu’on ait envie de prendre le risque, mais il faut le prendre en connaissance de cause.
Et je précise qu’il m’arrive de travailler gratuitement, en général pour des ONG, mais c’est moi qui choisit mes causes et j’y passe un temps mesuré.

Sur ce, je vais publier un dessin que j’ai fait gratuitement pour moi, et pour nourrir une réflexion sur un projet en cours ; avec le temps et l’énergie dont j’ai décidé de ne pas faire cadeau à d’autres.

Bizou à tous.

 

Théa et l'autre chose rampante

Au début, c’était un oiseau…